« Bernard Arnault, son univers impitoyable » : c’est le titre à la « Dallas » du bouquin rédigé en secret par l’universitaire et historienne de la mode Audrey Millet qui, le 10 juin, atterrira en librairie. Vingt-trois ans que personne n’avait écrit un livre sur le patron de LVMH : on imagine aisément combien l’intéressé devait être pressé de mettre la main sur cette nouvelle somme consacrée à sa petite personne.
Depuis qu’en avril la maison d’édition La Tribu a adressé à LVMH une longue série de questions, les lieutenants d’Arnault ont mis gentiment la pression sur son proprio, le groupe Les Nouveaux Editeurs, d’Arnaud Nourry. Ah ! si Audrey Millet avait été publiée chez Bolloré, les choses auraient été bien plus simples…
Les téléphones se sont mis à vibrer. Nourry a d’abord été approché par un envoyé spécial du groupe de luxe – un intermédiaire qui n’avait pas encore pris connaissance du bouquin mais qui s’intéressait déjà vivement à son avenir, voire à la possibilité qu’il ne paraisse pas… Quelques jours plus tard, François-Henri Pinault, président du conseil d’administration de Kering, recevait à son tour un appel amical. Au bout du fil ? Antoine Arnault, le fiston de Bernard, qui lui a demandé, en toute décontraction, s’il avait quelque influence au sein de la maison d’édition…
Il se trouve que, depuis février 2025, la famille Pinault possède 23 % du capital des Nouveaux Editeurs. L’objectif du rejeton Arnault était donc clair : obtenir de Pinault un geste pour que le bouquin sur son paternel ne bénéficie pas d’un lancement médiatique trop appuyé, sous peine de raviver la guéguerre entre les deux familles, jadis opposées dans la prise de contrôle de Gucci. L’actionnaire minoritaire Pinault n’a pas donné suite. Le tirage prévu reste fixé à 18 000 exemplaires, avec l’espoir de pousser jusqu’à 40 000.
Pourquoi les 394 pages de cette biographie non autorisée agacent-elles la première fortune de France ? De sa plus tendre enfance à sa réussite insolente de milliardaire, en passant par ses ennuis judiciaires, tout est décortiqué ! Ses triomphes incontestables et ses échecs piteux, ses drôles de méthodes d’industriel, ses guerres à mort, ses vilaines barbouzeries (Gucci, Hermès, Fakir…), ses copinages et, désormais, sa tambouille politique bien droitière.
L’autrice, qui revient sur des affaires connues, a, en outre, fourré son nez dans plusieurs archives inédites. Comme celles, savoureuses, du stage militaire obligatoire du jeune polytechnicien Arnault. Sorti 224e sur 325 de l’institution en 1971, le futur champion du capitalisme mondial avait été étrillé par l’Ecole du génie d’Angers, décrochant une note de commandement de… 7 sur 20.
« S'intéresse à ses subordonnés dans la limite de ses obligations » Extrait du dossier militaire de Bernard Arnault, déniché par l'universitaire Audrey Millet
Son dossier militaire « Confidentiel – Personnel officiers » était truffé de compliments bien sentis : « N’a pas le goût de l’effort », « S’acquitte à peu près des tâches qui lui sont confiées », « N’a pas l’autorité suffisante pour s’imposer », « Coopère sans spontanéité », « S'intéresse à ses subordonnés dans la limite de ses obligations », etc. A l’époque, la sentence des galonnés était sans appel : « Inapte à se voir confier un poste de responsabilités. » Ah ! le talent des militaires pour flairer les grands capitaines !
Est-ce l’étalage de ce douloureux passé ou les autres révélations contenues dans le livre d’Audrey Millet qui ont réveillé l’armée LVMH ? Dans deux courriers datés des 5 et 15 mai et adressés à l’éditeur, en réponse à ses questions, les avocats et le directeur juridique de LVMH, Jérôme Sibille, estiment que le livre de Millet « s’apparente à un livre de commande ». Suivez mon regard vers l’ami Pinault… Le soupçon a été brièvement relayé par un média spécialisé dans l’industrie du luxe, « Glitz ». A l’origine, pourtant, ce livre-enquête avait été proposé aux Arènes, éditeur indépendant s’il en est.
Toujours aussi paranos, les Arnault…
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