Le capitalisme adore la propriété privée : « c’est à moi », donc « touche pas ». Même l’État s’y met, avec ses lois, ses juges, ses menottes et ses formulaires en triple exemplaire, histoire que “mon” grille-pain reste bien “mon” grille-pain.
Et puis il a eu une illumination : si on peut posséder une maison, pourquoi pas posséder une idée ? Résultat : brevets et copyrights, ces clôtures électriques plantées dans le cerveau humain, au nom d’un principe simple et très rassurant : sans cadenas, pas de création ; sans monopole, pas de progrès ; sans rente, pas de génie. (On se demande pourquoi l’humanité a inventé le feu avant d’inventer l’INPI.)
Petit détail : voler un smartphone, c’est priver le voisin de smartphone. « Voler » une chanson en la copiant, c’est… la laisser intacte, chez le voisin, pendant qu’elle arrive aussi chez toi. Crime étrange : un larcin où la victime conserve son portefeuille, son argent, et même le sourire. Mais la loi tranche : la copie, c’est mal — surtout quand elle réduit les marges.
Le brevet raconte toujours la même fable : un individu inspiré, seul face à la nuit, invente LE truc, et l’humanité applaudit (en payant une licence). Sauf que, quand on gratte l’histoire des inventions, on trouve rarement un “premier”, et souvent une file d’attente.
Le téléphone ? Bell, Gray, et probablement une foule de bricoleurs qui avaient déjà l’oreille collée au télégraphe en se disant : « Et si ça parlait ? ». Le premier vol “humain” ? On retient les frères Wright, mais d’autres décollaient déjà par à-coups, façon cabri mécanique, en inventant même les mots pour le dire. Même la relativité — qu’on a transformée en relique populaire — ressemble à un chantier collectif, où plusieurs têtes avaient déjà posé des briques avant que l’une d’elles n’ait la meilleure affiche.
Bref, le brevet ne couronne pas forcément le meilleur inventeur : il couronne souvent le meilleur sprinteur administratif, celui qui a le bon dossier, le bon avocat, la bonne date, et parfois le bon tampon. Ce n’est plus « eurêka », c’est « récépissé ».
Et la musique n’est pas en reste : combien de mélodies viennent du folklore, combien de tournures se recyclent, combien d’accords reviennent comme des moustiques l’été ? Pourtant, le système sacralise l’“auteur” comme on sacraliserait le propriétaire d’un robinet : attention, l’eau coule chez lui, donc c’est à lui.
Les brevets étaient censés encourager l’invention ; ils ont surtout encouragé la paperasse, la menace, et l’extension du domaine de l’assignation. Dans la tech, c’est devenu un sport : on ne sort plus un produit, on sort un portefeuille de brevets — puis on cherche qui frapper avec.
Le smartphone, par exemple, c’est un mille-feuille : téléphonie, photo, GPS, interface, réseaux, compression… donc un mille-feuille de droits. Résultat logique : deux géants se “copient” à coup d’avocats, en expliquant gravement qu’un rectangle aux coins arrondis est une création métaphysique unique dans l’histoire de l’univers.
Tout le monde perd du temps, de l’argent, et des neurones — sauf les juristes, qui prospèrent sur cette innovation-là : la procédure. Le brevet devient alors une arme de dissuasion massive : pas besoin d’avoir raison, il suffit d’avoir de quoi tenir le procès plus longtemps que l’autre.
Même chose en musique : reprendre, adapter, sampler, citer, détourner… tout devient négociation, autorisation, refus, royalties, menaces. La création moderne, qui vit de collage et de réinterprétation, se retrouve à mendier des signatures comme un étudiant en fin de mois.
Parenthèse utile : les marques, elles, ont une vraie utilité sociale. Elles empêchent de mentir sur l’identité du fabricant, comme un nom empêche d’usurper la personne. Interdire qu’on vende une copie en se faisant passer pour l’original, c’est protéger le consommateur, pas sanctifier un monopole intellectuel.
Dans le logiciel, l’histoire est connue : un standard s’impose, et tout le monde finit par tourner autour, parce que c’est plus simple, plus compatible, plus rentable. Les effets de réseau font le reste. Mais au lieu d’un standard ouvert, on a souvent eu un standard verrouillé : payant, propriétaire, et durablement installé.
Dans un monde moins fétichiste du brevet, on pourrait imaginer des systèmes ouverts où la richesse vient du service, de la maintenance, du support, de l’intégration, plutôt que de la vente répétée d’une même clé. L’open source montre déjà que “gratuit” n’est pas synonyme de “sans économie” : c’est juste une économie qui facture autrement.
Côté médicaments, l’argument officiel tient en deux mots : “coûts énormes”. Comme développer coûte cher et produire coûte peu, on vend très au-dessus du coût de fabrication, pour “amortir”. Très bien. Sauf que le brevet fabrique aussi une rareté artificielle : il maintient des prix hauts, limite l’accès, et transforme une découverte en péage.
Et comme toute rente attire les chercheurs d’or, elle attire aussi :
-Le marketing massif (pour vendre plus cher et plus longtemps).
-Les “me-too”, ces molécules cousines, pas forcément meilleures, mais assez différentes pour contourner les brevets des voisins.
-Les barrières à la recherche : quand une piste est verrouillée, on ne travaille plus dessus, ou alors en payant.
Dans les pays pauvres, la question devient moins théorique : c’est l’accès à des traitements vitaux qui se négocie à la frontière entre morale et contrat. Et le contrat, dans ce genre de duel, n’a pas toujours le cœur tendre.
Supposons qu’on enlève les brevets. Est-ce que l’innovation s’arrête, façon cinéma muet après l’arrivée des sous-titres ? Pas si sûr. D’abord parce que beaucoup d’innovations décisives ne sont pas “brevetables” : organisation, design, service, distribution, ergonomie, image de marque, vitesse d’exécution. Or les entreprises se battent déjà là-dessus, sans monopole légal de vingt ans sur “l’idée de livrer en 24 heures”.
Ensuite parce qu’il existe une protection vieille comme le commerce : être le premier, et le rester par l’amélioration continue. La nouveauté donne un avantage, la réputation donne une durée. Les consommateurs, tant que la qualité suit, ont une inertie : ils reviennent à l’original, à la référence, à celui qui a “inventé” l’usage — même si la copie existe.
On le voit dans l’information : un scoop se copie en trois minutes, pourtant les médias investissent, parce que le premier récolte l’audience, donc la valeur. On le voit aussi dans les usages culturels : malgré la copie facile, des millions de gens paient pour la simplicité, l’accès, le confort, et parfois juste pour soutenir ce qu’ils aiment.
Enfin, il y a un fait rarement avoué par les apôtres du brevet : copier n’est jamais “gratuit”. Ce n’est pas parce qu’une idée se duplique qu’un produit se reproduit magiquement, avec la même qualité, la même logistique, le même service, le même savoir-faire industriel. L’idée circule vite ; l’exécution, elle, se paie comptant.
Alors oui, on peut imaginer des transitions :
-Raccourcir fortement la durée des brevets (quand ils existent).
-Exclure certains domaines vitaux (santé, gènes, technologies essentielles) de la logique de rente.
-Favoriser les standards ouverts et les licences flexibles, qui rémunèrent autrement qu’en interdisant.
Et surtout, se rappeler cette évidence gênante : un brevet ne “crée” pas l’inventivité. Il la met sous cloche, puis fait payer l’entrée. Ce n’est pas le progrès qui a besoin de monopoles ; ce sont surtout les monopoles qui ont besoin d’un récit héroïque sur le progrès.