Entretien Jayati Ghosh : « Les inégalités extrêmes conduisent à des inégalités de pouvoir extrêmes »
Entretien Jayati Ghosh : « Les inégalités extrêmes conduisent à des inégalités de pouvoir extrêmes »
Une taxation équitable des grandes fortunes et des multinationales, des mesures économiques spécifiques en cas de crise majeure et davantage de soutien aux pays les plus pauvres : Jayati Ghosh croit en la possibilité de lutter contre les inégalités mondiales et leurs effets néfastes pour l’économie et les populations du Sud.
L’économiste indienne, membre du Comité spécial d’experts indépendants sur les inégalités mondiales du G20, présidé par Joseph Stiglitz, qui a contribué au rapport 2023 du Club de Rome intitulé Terre pour tous (éd. Actes Sud), invite aussi à réformer la gouvernance du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale afin de donner plus de pouvoir aux pays en développement.
Sa réflexion renouvelle ainsi les théories du « tiers-monde » qui mettent l’accent sur la nécessaire montée en puissance du Sud.
Face à la croissance des inégalités mondiales, vous proposez qu’on s’inspire de l’économiste José Gabriel Palma et de veiller à ce que les 10 % les plus riches ne détiennent pas plus de 40 % de la richesse dans chaque pays. Comment cette mesure pourrait-elle être mise en œuvre ?
Jayati Ghosh : Les inégalités extrêmes ne sont pas souhaitables car elles entravent les investissements et conduisent à des inégalités de pouvoir. Il ne suffit pas de lutter contre la pauvreté, il faut également empêcher les individus d’accumuler des richesses extrêmes et d’exercer ainsi un pouvoir extrême. Cela est possible en limitant les revenus et la richesse au-delà d’un certain niveau (très élevé) et grâce à l’imposition. De même, les multinationales paient actuellement des impôts beaucoup moins élevés que les entreprises purement nationales.
De telles mesures étaient courantes par le passé, même dans les économies capitalistes « orientées vers le libre marché ». Il est par exemple possible de garantir des salaires minimums et de limiter les salaires élevés, comme cela a été fait dans les pays scandinaves. Dans les années 1950, la Suède a en effet mis en œuvre une politique salariale, dont les syndicats ont été le moteur, qui visait à réduire les écarts salariaux non pas par un plafonnement légal des salaires, mais par des mécanismes de négociation collective.
Bien sûr, l’impôt sur le revenu, les droits de succession et l’impôt sur la fortune doivent également être utilisés. Aux Etats-Unis, le taux d’imposition le plus élevé était supérieur à 90 % dans les années 1950 et au début des années 1960, et est resté supérieur à 70 % tout au long des années 1970, sans affecter la croissance ou les investissements ! C’est Ronald Reagan qui a réduit les taux d’imposition des particuliers fortunés et des entreprises au début des années 1980 en promouvant des politiques néolibérales qui se sont répandues dans le monde entier.
De même, le Japon avait des taux d’imposition marginaux très élevés pendant la guerre et dans les années 1950 et 1960, lorsque sa croissance atteignait 8 à 10 % par an. Ce taux était encore d’environ 70 % au début des années 1980, avec une forte progressivité fiscale et de nombreuses déductions et avantages réservés à l’épargne et à l’investissement.
Dans les pays où la part des revenus agricoles et des activités économiques informelles est importante, il est aussi envisageable, grâce à ces mesures, d’assurer la stabilité et la viabilité de ces activités et de garantir un revenu minimum de base à toutes les personnes qui les exercent. Il s’agit de règles sociales qui peuvent être décidées collectivement. Elles ont été jusqu’à présent introduites à l’issue de procédures démocratiques. Elles n’ont rien d’autoritaire !
Comment, dans une économie mondialisée, les pays qui adoptent de telles mesures peuvent-ils éviter l’évasion fiscale ?
J. G. : Pour la taxation des multinationales, la stratégie est simple. Il faut remédier au système actuel, qui traite leurs filiales comme des entreprises distinctes avec des transactions « sans lien de dépendance », ce qui, selon les estimations, priverait les gouvernements d’au moins 270 milliards de dollars de recettes fiscales par an, aujourd’hui.
Les règles actuelles leur permettent de transférer leurs bénéfices des pays où se trouvent leurs clients vers des paradis fiscaux – comme l’Irlande en Europe – et de limiter le montant des bénéfices qu’elles enregistrent en localisant des activités telles que l’approvisionnement et le marketing dans ces mêmes paradis fiscaux, de la Suisse à Singapour. La solution consiste à traiter chaque multinationale comme une seule et même entité à l’échelle mondiale, dont les bénéfices sont répartis entre tous les pays où elle opère, idéalement sur la base d’une formule incluant les ventes et l’emploi.
De même, pour l’impôt sur la fortune, il est important d’imposer les résidents où que se situe leur argent. Cela est désormais plus facile grâce à l’échange automatique d’informations bancaires dans le cadre de la norme commune de déclaration de l’OCDE (à laquelle 142 pays ont déjà adhéré). Si des personnes très riches menacent de partir pour éviter de payer des impôts, un « impôt de sortie » peut être imposé – les Etats-Unis en ont déjà un !
Vous remettez en cause une idée reçue sur le lien entre inégalités, investissement et taux de croissance. Pouvez-vous nous en dire plus ?
« Les périodes de fortes inégalités ont été marquées par une croissance plus faible de la production, souvent accompagnée d’une baisse des taux d’investissement »
J. G. : D’une manière générale, on observe que les périodes de fortes inégalités ont été marquées par une croissance plus faible de la production, souvent accompagnée d’une baisse des taux d’investissement. Il y a eu quelques exceptions, notamment dans certains pays d’Asie de l’Est comme la Chine, mais même dans ces régions, les inégalités ont désormais un effet délétère.
Il y a de nombreuses raisons à cela. Les inégalités ont tendance à entraîner une baisse de la demande globale, car les personnes les plus riches consomment une part moins importante de leurs revenus que les autres catégories sociales. Lorsque la demande globale est insuffisante, l’économie fonctionne en deçà de son potentiel, ce qui entraîne du chômage. Cela réduit également l’incitation à investir à long terme. Et la réduction de la richesse publique diminue la capacité fiscale des Etats à fournir des services publics, à prendre des mesures anticycliques et à réaliser des investissements publics à long terme.
Afin de lutter contre les inégalités entre pays riches et pays pauvres, récemment dénoncées par le World Inequality Lab, vous proposez d’utiliser les droits de tirage spéciaux. De quoi s’agit-il ?
J. G. : Nous avons vu avec l’épidémie de Covid-19 en 2020 qu’il existait des disparités importantes entre les réponses fiscales apportées à la crise d’un pays à l’autre. Celles-ci s’expliquent par des inégalités systémiques de longue date au sein de l’économie mondiale, où les pays en développement sont contraints d’emprunter dans des monnaies de réserve adoptées au niveau international, telles que le dollar, l’euro, le yen, la livre sterling, le yuan, etc. En conséquence, ils ne disposent tout simplement pas de la marge de manœuvre budgétaire dont bénéficient les pays qui émettent ces monnaies de réserve.
Aujourd’hui, avec la guerre en Iran, on voit également les conséquences dramatiques d’une augmentation des prix du pétrole entraînant de l’inflation et un déficit de la balance des paiements.
C’est pourquoi il faut introduire une nouvelle émission régulière de droits de tirage spéciaux (DTS), les actifs de réserve du Fonds monétaire international (FMI). En cas de crise, comme un conflit aux retombées mondiales, il serait urgent d’y recourir.
Les droits de tirage spéciaux sont un actif de réserve créé par le FMI pour compléter les réserves officielles des pays membres. Il ne s’agit pas d’une monnaie « physique », mais d’une unité de compte basée sur un panier de devises internationales (dollar, euro, yen, livre sterling, yuan). Leur émission augmente les réserves de liquidités mondiales sans créer de dette supplémentaire : ce sont des réserves inconditionnelles pour les pays membres.
Les pays membres peuvent échanger leurs DTS contre des devises librement négociables et payer le taux d’intérêt des DTS (qui est nettement inférieur aux coûts d’emprunt auxquels sont actuellement confrontés la plupart des pays à faible et moyen revenu). Cela permet de fournir des devises étrangères aux pays qui en ont besoin, sans affecter les conditions budgétaires ou la balance des paiements d’aucun autre pays – comme pourrait par exemple le faire une annulation de dette.
A l’origine, les DTS étaient destinés à servir de réserve mondiale de liquidités. Le FMI pourrait émettre des droits de tirage spéciaux plus fréquemment, de manière régulière, plutôt que seulement en réponse à une crise exceptionnelle, afin de servir de mécanisme continu de soutien financier international pour la transition climatique, les infrastructures essentielles, la santé et l’éducation, etc.
Vous estimez que les taux d’intérêt bas ne favorisent pas les pays en développement. Pourquoi ?
J. G. : Dans les années 2010, les pays riches ont adopté des politiques d’« assouplissement quantitatif » afin d’injecter des capitaux dans leurs économies à l’aide d’argent bon marché. Les taux d’intérêt bas dans les pays riches ont alors encouragé les emprunts pour acheter encore plus d’actifs financiers et immobiliers plutôt que d’investir dans la capacité de production réelle. Cela a également encouragé les banques et autres sociétés financières privées à proposer des prêts ou à acheter des obligations dans les pays à revenu moyen et faible, pour obtenir des rendements plus importants – ces opérations étant considérées comme plus risquées. Dès lors, ces pays ont été encouragés, par le FMI et les participants au Forum de Davos, à emprunter davantage.
Lorsque la pandémie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont modifié la conjoncture économique, le crédit à ces pays a été resserré, problème qui a été accentué par la hausse des taux d’intérêt aux Etats-Unis et dans l’Union européenne en réponse à l’augmentation de l’inflation. Dans les Etats à faible et moyen revenu, cela a entraîné des fuites de capitaux ainsi qu’une augmentation des coûts d’emprunt. Cela a aussi provoqué chez eux une crise massive de la dette souveraine.
Néanmoins, ce sont eux qui ont été touchés par la fuite des capitaux et la hausse des coûts d’intérêt, plutôt que les pays riches plus dépensiers. Les réductions de l’aide au développement ont aggravé le problème. Dans de nombreux pays à faible et moyen revenu, cela a entraîné des coupes budgétaires dans tous les domaines essentiels tels que l’environnement, l’éducation, la santé et l’adaptation au changement climatique.
Faut-il, face à cela, alléger la dette des pays pauvres ?
J. G. : Actuellement, de nombreux pays en développement, en particulier en Afrique, consacrent plus de dépenses au service de leur dette qu’à la santé publique ou à la protection sociale de base. Il est donc nécessaire de mettre en place un mécanisme rapide d’allègement de la dette. Nous disposons des institutions qui pourraient permettre la mise en œuvre de toutes ces mesures, des technologies et des ressources nécessaires, mais la situation géopolitique actuelle, avec un président américain isolationniste qui remet en cause les organisations multilatérales, n’est pas propice.
Cela signifie-t-il que ces institutions internationales doivent être réformées ?
J. G. : La gouvernance actuelle du FMI et de la Banque mondiale ne nous permet pas de relever les défis économiques, environnementaux et sociaux auxquels nous sommes confrontés. Le poids des pays riches dans leurs décisions contribue à maintenir le statu quo mondial. En réponse à cela, nous devons réformer la structure de vote qui, actuellement, favorise de manière disproportionnée les Etats-Unis et l’Europe et leur donne un droit de veto. Nous devons veiller à ce que la priorité de ces institutions soit d’offrir un filet de sécurité financière à tous les pays, en particulier aux pays en développement, et d’éliminer les risques liés à l’investissement.
Est-il encore pertinent, aujourd’hui, de faire la distinction entre pays développés et pays en développement alors que la Chine, par exemple, ne fait plus partie de ces derniers ?
J. G. : La Chine a certes connu une forte croissance, mais son PIB par habitant ne représente encore qu’un tiers de celui des Etats-Unis. Les pays du Nord tirent leur richesse de l’exploitation historique des pays du Sud, une réalité dont les conséquences, notamment environnementales, persistent encore aujourd’hui. Les pays à revenu élevé ont réussi à utiliser le commerce international pour exporter leurs émissions polluantes vers les pays producteurs. Ce sont là des réalités qui ne peuvent être niées et qui doivent être corrigées.
Vous pensez que les inégalités ont contribué à la montée du populisme et de l’extrême droite que nous observons aujourd’hui dans le monde entier, particulièrement en Inde et aux Etats-Unis, pays que vous connaissez bien. Comment ?
J. G. : Les inégalités contribuent à l’anxiété économique, à la méfiance générale et aux dysfonctionnements de la sphère politique. Elles affaiblissent les classes populaires, qui ont le sentiment que leurs enfants n’auront pas une vie aussi bonne que la leur. Cela les pousse à diriger leur colère vers des boucs émissaires, telles que les migrants en Europe et aux Etats-Unis. De même, en Inde, on observe une tentative de cibler les musulmans et de s’orienter vers une théocratie hindoue.
Dans de nombreux autres pays, nous assistons à l’émergence d’une politique motivée par la haine et la polarisation sociale et politique, dans laquelle un groupe « autre » est blâmé afin de détourner l’attention des causes économiques et systémiques réelles qui sous-tendent ces inégalités croissantes et la plus grande insécurité matérielle pour la majorité de la population. Mais les dirigeants comme Donald Trump ne seront pas là éternellement.
J’ai bon espoir que les réformes que nous proposons pour lutter contre les inégalités susciteront une demande populaire plus forte et qu’elles seront un jour mises en œuvre.
source : alternatives-economiques.fr